Art-thérapie et maladie d’Alzheimer
Article proposé par Maryse Grousson, Artiste-plasticienne, Art-thérapeute.
Un petit morceau d’historique :
L’art-thérapie, fait son entrée quasi officielle, en 1912, c’est Le Professeur Prinzhorn (Autriche), qui s’exerce d’abord au chant avant de faire des études de médecine puis de devenir psychiatre, qui expose le premier des dessins de personnes internées en hôpitaux psychiatriques.
Paul Klee, Max Ernst et par la suite bien d’autres artistes reconnaissent à travers ces dessins des œuvres, au même titre que leur propre expression picturale.
A partir de ce moment, la médecine d’un côté et le monde de l’art de l’autre, n’ont de cesse de se rejoindre pour donner naissance à ce que nous nommons aujourd’hui l’art-thérapie.
On pourrait donner comme définition à l’art-thérapie :
« Le moyen de s’exprimer et de continuer à être créatif au delà de toute verbalisation, la médiation des arts plastiques suffisant à mettre en forme ce qui parfois, est de l’ordre de l’indicible. »
Les « désordres » de la maladie d’Alzheimer :
On sait aujourd’hui, et les neurosciences nous permettent toujours de le découvrir un peu plus, que la maladie d’Alzheimer, fait entrer la personne atteinte, dans un monde cognitif qui se délite au cours du temps.
Désordres temporaux, désordres spatiaux, apraxie, aphasie….la liste des « pertes » s’allonge au fil du temps. Il devient difficile alors d’entretenir une vie sociable, sur le mode de la normalité, avec des échanges verbaux ou des activités partagées.
La mémoire, l’outil primordial auquel chacun de nous humain avons accès en permanence, pour une multitude de gestes au quotidien, la mémoire, échappe à son utilisateur et tend à le rendre impuissant, le plaçant par la même « out », dans un espace no man s’land, entre le monde des vivants, et le monde inconnu de la mort.
Il nous reste, à nous soignants, de rejoindre les personnes malades de maladie d’Alzheimer, dans l’espace où elles se trouvent, et de faire preuve d’imagination pour leur proposer des activités qui vont l’espace d’un temps remobiliser tout l’aspect vivant qui les habite encore.
Ce que propose l’art-thérapie :
Après treize ans d’expérience partagée en atelier d’expression, pour des personnes démentes de types Alzheimer, ce que nous pouvons témoigner, c’est que si le mode cognitif se rétrécit d’une part, l’autre part de la personne, plus construite sur le mode affectif reste beaucoup plus longtemps accessible. Et ce d’autant plus qu’elle est prise en charge assez rapidement.
Le jeu « ré-créatif » que peut apporter un atelier d’expression en arts- plastiques, lorsqu’il est proposé au sein d’un cadre à visée thérapeutique, ne va pas s’instaurer sur le mode de la restauration. Mais bien dans l’esprit de maintenir, par la mémoire implicite, dans le rituel de la mise en place : répétition hebdomadaire, horaire, …des capacités intrinsèques pour chaque personne et non décelables à priori.
L’expérience de la peinture, se révélant la plupart du temps, être une expérience plutôt ludique et non « dangereuse » pour soi, chacun pourra en s’exerçant à son art trouver, un chemin pour se rejoindre lui-même.
Là où il se trouve ce jour là.
En toute simplicité, avec des formes figuratives ou non, des jeux de couleurs, des graphismes, des découpages/collage, avec les matériaux qui parlent le plus à priori,et sans attente d’un résultat.
Chacun pourra ainsi au cours du temps, retrouver ou découvrir, ce qu’est son écriture poétique picturale, et au-delà des mots laisser les traces de la séance du jour. Curieusement alors viendront souvent en complément, tous construits des petits morceaux de puzzle d’histoire, de l’histoire « du peintre », comme un morceau de photo sur ce qu’a été sa vie.
« Çà me fait penser à… »
« C’est ma maison, le jardin… »
« J’aime bien les champignons… »
Dans le temps de partage, nécessaire en fin de séance, pour que l’ensemble du groupe profite à tour de rôle de chacune des expressions, d’autres choses pourront être entendues, redonnant une place unique à chacun des participants.
Ce que nous observons, encore en après coup si l’on peut dire, c’est que généralement, une détente physique s’opère durant la séance, et que les personnes repartent la plupart du temps, beaucoup plus expressives qu’elles ne sont venues, retrouvant parfois plus de dynamique à la marche, le sourire, ou plus simplement plus de convivialité.
Remarques :
S’il est toujours nécessaire de se fier au choix des personnes d’accepter ou non de participer à un tel atelier, il est important pour nous thérapeutes, de savoir que du temps est également nécessaire, pour que le rituel porte ses fruits, et qu’il serait dommage de fixer arbitrairement le nombre de séances auquel chaque personne peut prétendre à priori.
Nous pensons, qu’il est bien plus profitable de laisser tout son temps à un participant, et de ne lui proposer d’arrêter que lorsque nous pouvons repérer les avancées de la maladie, invalidantes à nouveau et même dans ce contexte. Essayant alors ensemble de voir ce que nous pouvons proposer, pour que la personne ne se sente pas « exclue » du groupe, encore une fois.
D’autre part, nous sommes convaincues, par l’expérience que nous en avons mes collègues et moi-même, qu’une part non négligeable d’une valorisation narcissique peut être rendue à la personne, en encadrant certaines de ses peintures et en lui permettant de les revoir dans d’autres conditions.
Autant ce qui se passe au cours de l’atelier, n’appartient qu’à ceux qui vivent l’expérience, autant les « peintures » sorties de leur contexte, ont-elles leur propre vie, au même titre que toute œuvre d’art. Ainsi certains visiteurs ou soignants peuvent-ils être surpris, touchés, voire interrogés par ce qu’ils découvrent, à travers ces formes et ces couleurs dans les cadres exposés à leur vue au sein d’un établissement.
Preuve s’il en fallait une, qu’au-delà de ces maladies déstructurantes, les personnes atteintes restent porteuses d’un élan créateur porteur de vie aussi minimaliste parfois soit-il.
Notre entière responsabilité est de pouvoir en témoigner.