
Le philosophe allemand Wilhelm Dilthey (1833-1911)
« Ce que l’Homme est, seul son histoire nous l’enseigne. » (Wilhelm Dilthey)
Chercher la voie juste et authentique, pour soi, courageusement, en ayant l’intime conviction que le choix de la direction vers laquelle cette voie nous conduit est le bon choix, revient à « être en chemin ».
Être en chemin c’est donc écrire son histoire, mais c’est aussi participer à l’écriture de l’histoire du monde, et, dans une certaine mesure, « être témoin » de ce qu’est et devient le monde.
Je suis, pour ma part, assez stupéfait (pour ne pas dire plus) de constater l’augmentation de la violence, au quotidien, dans ses multiples expressions des plus anodines et mesquines (tel commerçant attend, d’un air « prêt à tuer » votre demande sans même faire usage d’un minimum d’accueil et de politesse censés être d’usage dans le commerce) aux plus atroces (attaque au marteau pour 20 euros…). Tout comme dans l’apocalyptique film du réalisateur anglais Danny Boyle (28 jours plus tard), il semblerait que « contagion » et « violence » soient les maux de notre temps. Dans un registre similaire, l’anthropologue et philosophe français René Girard, parle, quant à lui, de « contagion violente » pour caractériser l’« emballement mimétique» propre aux phénomènes de foules (nous y reviendrons).
« L’homme vigile jaillit du rêveur au moment insondable où il décide, non seulement de vouloir connaître ce qui lui arrive mais aussi d’intervenir lui-même dans la marche des évènements, d’introduire dans la vie qui s’élève et tombe la continuité et la conséquence. Mais ce qu’il fait n’est pas la vie – car l’individu ne peut pas la faire – c’est l’histoire. » (Ludwig Binswanger)
L’histoire de l’homme donc, son empreinte aussi. Depuis toujours jusqu’à aujourd’hui, l’empreinte écologique de l’homme (c’est-à-dire le rapport de la demande humaine sur l’ « offre de services » de la nature) s’est alourdie au point de mettre en péril l’homme et la nature. Au point de séparer l’homme de la nature par l’artifice industriel, nucléaire ou chimique.
La catastrophe récente (toujours en cours) de Fukushima nous en révèle (une fois de plus) la triste réalité : mise en place de zones interdites, zones d’exclusion, infertilité, isolation, désolation… Le titre du film-documentaire français de Jean-Paul Jaud, Nos enfants nous accuserons, peut, d’ores et déjà, se conjuguer au présent. Indignados de la Puerta Del Sol ou d’ailleurs…
Être en chemin, c’est pouvoir faire des choix. Des choix justes pour soi et vis à vis des autres. Par ces choix, être en quête du bien commun ou bien humain. Le bien humain est le mouvement ou élan qui nous inclut dans la communauté humaine et permet, par là même, son développement. C’est aller à la rencontre de l’autre, l’étrange, l’étranger. « Être au plus proche, ce n’est pas toucher : la plus grande proximité est d’assumer le lointain de l’autre. » (Jean Oury)
« (…) ce que Aristote appelle « bien humain » est purement et simplement la manière dont un être humain se met en chemin afin d’être (humain) pour de bon. » in Éthique à Nicomaque Livre VI, Philippe Arjakovsky, Agora Pocket, 2007, p.8
Ne pas déshumaniser l’humain, c’est « être en chemin », et ce, même si, l’«enfer est pavé de bonnes intentions ».
Le bien peut aussi produire le bien.
Qu’est ce qui permet et produit le développement de la communauté humaine et donc le bien commun ?
Deux idées simples reprises ici à mon compte pour servir le propos :
1) Entretenir son chemin commun, notre « Home » : prendre soin de notre demeure, chérir son équilibre fragile et pourtant vital, par des choix personnels mais aussi politiques et philosophiques, des choix de sociétés : l’action politique nécessite, par essence, d’être individuellement, et si possible à tour de rôle (si l’on tient à l’option démocratique) au centre de l’attention, au cœur du discours.
2) Exercer sa capacité à penser et faire usage de sa pensée propre : la pensée des autres n’est pas notre propre pensée. Si chacun pense comme pensent les autres, par influence, (et plus particulièrement du fait du On, la télévision, les médias…), il n’y a plus de pensée à proprement parler. Le On est le langage de l’indéfini, de l’inform(e)(ation), de l’inauthentique et de l’incomplétude. Entre les médias et nous autres, les regardants-regardés, il y a toujours « écran », lorsque ce n’est pas « écran de fumée ». Ce n’est que trop rarement que la réalité de la chose dont il s’agit, prise dans son authenticité parfaite, est montrée, retransmise, sans déformation(s).
Mais alors, qu’est-ce que penser ?
« Nous apprenons à penser en tant que nous portons notre attention sur ce qu’il y a à considérer. (…) Montrer ainsi simplement est un trait fondamental de la pensée, elle est la voie vers ce qui, depuis toujours et pour toujours, donne à l’homme à penser.» In Essais et conférences, Martin Heidegger, Editions Gallimard, Collection Tel, 2008, pp 152-158
Qu’est-ce qui déshumanise l’humain ?
La séparation, l’exclusion, la perte de l’usage de la parole (propre de l’homme), la perte des capacités pathiques (perte de contact avec la réalité, désensibilisation, stérilisation…). Tout ce qui nous ampute et nous éloigne de notre humanité, nous déshumanise.
Voici donc l’œuvre majeure du diable, en l’occurrence l’œuvre de l’Homme, comme promoteur du diable (c’est-à-dire de l’adversaire, du diviseur, du séparateur, de l’accusateur) : le diable c’est toujours l’autre, « l’enfer c’est [toujours] les autres. »
Tout ce qui déshumanise, et fait que les hommes se comportent comme une meute de bêtes sauvages, oppose, accuse, divise et sépare. Mais il se peut aussi que ce qui déshumanise, sous les traits d’un accord implicite ou inconscient (le groupe, la foule…), aboutisse au même résultat sous la forme, cette fois-ci, de « contagion mimétique » ou de rassemblement violent.
René Girard nous démontre, en effet, comment le chemin de Jésus-Christ, le conduisant progressivement au temps de la Passion, temps par lequel la foule se ligue contre lui, aboutit à un mécanisme du « tous contre un » ou phénomène de bouc émissaire.
« Les fils répètent les crimes de leurs pères précisément parce qu’ils se croient moralement supérieurs à eux. Cette fausse différence, c’est déjà l’illusion mimétique de l’individualisme moderne, la résistance maximale à la conception mimétique, répétitive, des rapports entre les hommes, et c’est cette résistance, paradoxalement, qui accomplit la répétition ». In Je vois Satan tomber comme l’éclair, René Girard, Editions Grasset, Collection biblio essais, 1999, pp 39-40
Pilate, face à une foule faisant bloc et dans la crainte d’une émeute pouvant l’atteindre en personne, renonce à sa décision d’épargner Jésus-Christ, nous dit René Girard, et offre l’Un à tous. Plus étrange encore, les voleurs crucifiés en même temps que Jésus, « hurlent avec les loups », contre lui, alors qu’ils subissent un sort identique au sien.
Le mal peut changer de camp, tout comme le bien, il peut y avoir (pour reprendre un terme nietzschéen) transvaluation des valeurs.
Il est juste de réparer ce qui a été opposé et séparé, et c’est bien là le rôle de la justice, mais il est moins juste de séparer pour mieux régner ou accuser pour mieux régner. Telle est l’œuvre de Pilate, habile politicien, faisant déjà amplement usage du « politiquement correct ».
L’homme est ainsi capable de déshumaniser ses semblables pour mieux régner sur un monde de fous, l’incluant lui-même comme roi [des fous], le laissant par là même, seul, sur les bas-côtés d’un chemin vide de sens, mais empli d’effroi et de désolation, chemin duquel la seule vision sinistre ne contentera que l’éphémère boursouflure orgueilleuse de son protagoniste. L’« un » se croyant « supérieur » au nombre.
Les chemins, y compris ceux de traverse, existent pour être pris par tous et ce en fonction des choix de chacun. Contrairement aux impasses et aux murs, ils symbolisent la voie d’accès, la rencontre, l’aventure, l’amicalité, l’échange, par lesquelles l’être humain circule dans son existence via son humanité tout en traçant sa propre voie à l’intérieur du Grand ensemble. Chercher sa propre voie est une affaire joyeuse.
L’orientation est une question d’ «orient », une affaire de « lever à soi »…