Mémoire et disponibilité

Mémoire et disponibilité

N’avez-vous pas remarqué comme il arrive fréquemment, qu’à un problème posé nous ne trouvions la solution qu’après avoir cessé de la rechercher volontairement ? Certains affirment qu’il suffit de « lâcher-prise » pour trouver et s’en remettre au hasard (« je finirais bien par (re)trouver »).

 

Pour illustrer cette réflexion je vais m’appuyer sur une petite histoire que j’ai moi-même vécu il y a quelques années de cela.

De la cave au boomerang

L’histoire commence donc par un beau et frais matin de mars, annonciateur d’énergie et de bonne humeur (dit-on) à l’initiative duquel, mon amie et moi-même, décidions de nous enquérir d’un nouvel ordinateur récemment rencontré au détour d’une publicité volatile, de celles qui migrent périodiquement et viennent se poser délicatement au fond de nos boîtes aux lettres pour y prospérer.

L’achat de l’objet étincelant de mille feux se concluant dans la joie et la bonne humeur, je décidai, afin d’alléger mon amie du fardeau de l’installation et de la question de la mise en réseau avec notre premier ordinateur en fonction, de « prendre les choses en mains ».

C’est à ce moment là que les  choses se compliquent un peu justement.  Plus concrètement : l’ordinateur ‘A’ (appelons-le comme cela car c’est la premier appareil acheté) est connecté, via un câble USB, à Internet. L’ordinateur ‘B’ (celui qui est venu après ‘A’) dispose d’un système WIFI embarqué, et peut donc se connecter en réseau à l’ordinateur ‘A’.

Comme certains d’entre vous le savent, lorsque que l’on veut raccorder un ordinateur en mode WIFI sur un réseau protégé (dit « en structure ») celui-ci vous demande, avec empressement et répétition, une clé de sécurité dite « clé WEP »… ou autre chose selon les cas.

C’est alors que je crois, en mon âme et conscience, que cette information n’étant pas à proximité, se trouve certainement dans ma cave, soigneusement rangée dans l’emballage d’origine du modem de l’ordinateur.

Je m’exécute donc à présent, et dans une énergie redoublée les actions fusent :  « soulever », « cadrer », « regarder dedans », « regarder autour », « stabiliser », « vérifier », « localiser », « focaliser », « transformer », « discerner »…

Quelques temps après, la cave est sans dessus-dessous et mon problème est toujours là : aucune présence de l’objet recherché alors même qu’il me semble impensable que le dit objet se trouvât ailleurs.

Je me relâche, me détends, aidé par l’épuisement qui me convoque irrémédiablement, en fin de compte, au doute et à l’écœurement. Puis tout à coup, un mot, un seul, me revient violemment à l’esprit, comme un boomerang : « impensable ».

Problème et solution

Pourquoi « impensable » ? Pourquoi serait-il « impensable » que l’objet ne se trouvât pas ailleurs ?

Un problème n’est pas, fondamentalement, quelque chose qui ne se donne pas à connaître, mais bien quelque chose qui est autrement, de ce qui est attendu et sous-tendu par un conditionnement cognitif, c’est-à-dire un circuit déterminé. Un problème peut donc, aussi, se penser comme une proposition (offre implicite) de connaissance nouvelle car il nous invite à la réflexion et à l’ouverture, mais il est aussi une demande (explicite) car il requiert une compréhension autre et une issue (solution).

Pour revenir à mon histoire, le problème n’était donc pas le lieu où l’objet était hypothétiquement rangé mais bien ma croyance en ma perception : la solution se trouvant à un endroit précis et pas ailleurs. Une focalisation qui s’est traduite par une impasse, c’est-à-dire une absence de voie.

Une plus grande « disponibilité » face à cette sollicitation (le rapport à l’idée de l’objet) m’aurait sans doute conduit à envisager plusieurs possibilités en lieu et place d’une seule, que je pensais pourtant comme LA seule possibilité. J’aurais alors rapidement retrouvé l’objet dans mon bureau, car ma logique m’aurait conduit, en premier lieu, à chercher dans mon bureau avant d’envisager de pousser mes investigations jusqu’à la cave (endroit beaucoup moins accessible). J’ai donc manqué de disponibilité à ma réflexion en n’envisageant qu’une seule direction.

J’aurais tout aussi bien pu, dans un premier mouvement, considérer ma première appréhension (la cave est le lieu où tous les objets perdus ou égarés se retrouvent, et ce sans exception), puis dans un deuxième mouvement, me dire que cela -en soit- ne saurait être une garantie suffisante pour retrouver le dit objet et résoudre mon problème. Cela m’aurait alors, peut-être, conduit à prendre le temps de développer une troisième hypothèse qui m’aurait permis de me reconnecter au vécu originaire de la situation : c’est-à-dire me souvenir.

Je n’ai jamais rangé l’emballage du modem dans la cave, celui-ci a toujours séjourné dans mon bureau car il y a quelques mois de cela, je m’étais dit que « cela pouvait toujours être utile de l’avoir à « porté de mains » dans le bureau, en cas de besoin.

Mémoire et disponibilité

Mon « prendre les choses en mains » du début n’était donc pas une si mauvaise piste, encore aurait-il fallu me souvenir et chercher à « porté de mains » de mon  bureau.

L’information avait donc, elle même, subi une substitution de fait : j’ai remplacé, dans mon esprit, la forme intelligible « cela pourrait toujours être utile de le ranger dans le bureau en cas de besoin » par une autre pensée « la cave est le lieu où tous les objets perdus ou égarés se retrouvent, et ce sans exception».

Cet exemple est, à mon sens, transposable à bien d’autres situations vécues aillant un rapport à la disponibilité, ou attention, au présent, mais aussi un juste rapport entre futur (intuition) et passé (mémoire).

Mémoire et disponibilité sont donc au centre de toutes formes de relations, que celles-ci concernent un objet ou un sujet, déterminant ainsi la relation elle-même. Elles sont irrémédiablement entrelacées à notre propre rapport intime au temps par lequel bat la mesure de toute expression du vivant qui pense.

« L’ «affection » que les choses, dans leur passage, ont fait en toi, et qui, alors que les choses sont passées, reste, c’est elle-même que je mesure alors qu’elle est présente. »  Saint-Augustin cité par François Fédier in Le temps et le monde, De Heidegger à Aristote, Collection Agora Pocket, 2010, p.58

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Bibliographie de l’article

Le temps et le monde, De Heidegger à Aristote, François Fédier, Collection Agora Pocket, 2010

 

 

 

 

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