Philippe Delerm (extrait) : « Par contre, je veux bien un stylo »

Découverte tardive de l’auteur de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, Philippe Delerm, et agréable surprise à travers son opus publié en 2008 chez Points : Ma grand-mère avait les mêmes (Les dessous affriolants des petites phrases).

Sur les faits et méfaits de la communication, et lorsque celle-ci devient contre-communication, pour un esprit attentif, voici un extrait des dessous affriolants des petites phrases, une pépite pour toutes celles et ceux qui s’intéressent aux dessous des conversations ordinaires.

Extrait pp 111-112 : Par contre, je veux bien un stylo.

« La munificence s’est exprimée sans contradiction possible. Une avancée impérieuse du bras droit, la franche résolution du regard : non, laissez, c’est pour moi. Parfois, une petite phrase justificative, du genre je suis sur mes terres, la prochaine fois je vous laisserai faire.

Les autres ont protesté juste ce qu’il faut avant de concéder leur assentiment avec une once affichée de regret. Tout en poursuivant la discussion, il a sorti son carnet de chèques. Et c’est alors que la formule est tombée, légère en apparence, discrète, si naturelle dans le feu de l’action, mais si lourde de sens : « Par contre, je veux bien un stylo ! »

Ah ! ce « par contre », comme il est beau ! Oui, je dirige la manœuvre. Mine de rien, j’ai pris le dessus. Vous êtes désormais mes obligés. Allez, je ne vous demande pas grand-chose, ce sera votre modeste façon de mériter ma générosité. Il y a un « par contre », c’est-à-dire que vous me devez quelque chose. Je mets en parallèle sur les plateaux de la balance ces deux charges si opposées : moi qui paie tout, vous qui vous en tirerez avec le prêt rapide d’un stylo. Cette mise en rapport des poids se voudrait camarade et furtive : elle est en fait bien lourde, assez proche de la muflerie.

Le « je veux bien » n’est pas mal non plus dans son genre, avec son ton comminatoire. Le « bien » pourrait se traduire ainsi : vous allez quand même vous débrouiller pour trouver au moins un stylo. Oui, un stylo sort aussitôt de la poche d’une veste, et le comble de l’autosatisfaction du payeur est dans le « merci » qu’il délivre alors. Non seulement c’est moi qui offre, mais j’ai l’élégance de vous remercier. On se lève, on se dégourdit les jambes, sympa ce petit resto, très tendre la viande, et puis c’est tranquille, on peut parler. On peut se faire détester pour moins que ça. »

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Bibliographie :

Ma grand-mère avait les mêmes, les dessous affriolants des petites phrases

Philippe Delerm – Éditions Points, 2008

 

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